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Paul SIGNAC

D'EUGÈNE DELACROIX      

AU NÉO-IMPRESSIONNISME

À la mémoire des peintres  Georges  SEURAT,  Henri-Edmond  CROSS &  Pour la  Couleur. 

Signac pouvait ajouter à cette dédicace :  pour les effets, les motifs & les anciens dont le travail, les recherches et les échecs qui nourrissent le présent, l’avenir. 

Ni théorique, ni simpliste cet ouvrage est un classique facile à lire, un viatique pour visiter toutes les expositions consacrées aux peintres français du 19e et début du 20e siècle.

Extrait

Ceux qui, succédant à Delacroix. seront les champions de la couleur et de la lumière, ce sont les peintres que plus tard on appellera les impressionnistes: Renoir, Monet, Pissarro, Guillaumin, Sisley, Cézanne et leur précurseur admirable, Jongkind. Celui-ci, le premier, répudie la teinte plate, morcelle sa couleur, fractionne sa touche à l'infini et obtient les colorations les plus rares par des combinaisons d'éléments multiples et presque purs. À cette époque, ceux qui seront les impressionnistes sont influencés par Courbet et Corot, sauf Renoir qui procède plutôt de Delacroix dont il fait des copies et des interprétations. Ils peignent encore par grandes taches, plates et simples et semblent rechercher le blanc, le noir et le gris, plutôt que les couleurs pures et vibrantes, tandis que déjà Fantin-Latour, le peintre d'Hommage à Delacroix et de tant d'autres œuvres graves ou sereines, dessine et peint avec des tons et des teintes, sinon intenses, du moins dégradés et séparés.

Mais en 1871, pendant un long séjour à Londres, Claude Monet et Camille Pissarro découvrent Turner. Ils s'émerveillent du prestige et de la féerie de ses colorations; ils étudient ses œuvres, analysent son métier.

Ils sont tout d'abord frappés de ses effets de neige et de glace. Ils s'étonnent de la façon dont il a réussi à donner la sensation de blancheur de la neige, eux qui jus- qu'alors n'ont pu y parvenir avec leurs grandes taches de blanc d'argent étalé à plat, à larges coups de brosses. Ils constatent que ce merveilleux résultat est obtenu, non par du blanc uni, mais par une quantité de touches de couleurs diverses, mises les unes à côté des autres et reconstituant à distance l'effet voulu.

Ce procédé de touches multicolores, qui s'est manifesté tout d'abord à eux dans ces effets de neige parce qu'ils ont été surpris de ne pas les voir représentés, comme de coutume, avec du blanc et du gris, ils le retrouvent ensuite, employé dans les tableaux les plus intenses et les plus brillants du peintre Anglais. C'est grâce à cet artifice que ces tableaux paraissent peints, non avec de vulgaires pâtes, mais avec des couleurs immatérielles. 

De retour en France, tout préoccupés de leur découverte. Monet et Pissarro rejoignent Jongkind alors en pleine possession de son efficace métier, qui lui permet d'interpréter les jeux les plus fugitifs et les plus subtils de la lumière. Ils notent l'analogie qu'il y a entre son procédé et celui de Turner; ils comprennent tout le bénéfice qu'on peut tirer de la pureté de l'un et de la facture de l'autre. Peu à peu, les noirs et les terres disparaissent de leurs palettes, les teintes plates de leurs tableaux, et bientôt ils décomposent les teintes et les reconstituent sur la toile en menues virgules, juxtaposées.

Les impressionnistes furent donc ramenés, par l'influence indéniable qu'eurent sur eux Turner et Jongkind, à la technique de Delacroix, dont ils s'étaient écartés pour chercher la tache par des oppositions de blanc et de noir. Car la virgule des tableaux impressionnistes, n'est-ce pas la hachure des grandes décorations de Delacroix réduite à la proportion des toiles de petit format auxquelles astreint le travail direct d'après nature ?